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Amour, poésie et sagesse

Extraits du livre d'Edgar MorinAmour, Poésie, Sagesse :
« Prudence, oui, mais n’est-ce pas stériliser nos vies que d’éviter le risque à tout prix ? Tempérance, oui, mais faut-il éviter l’expérience de la « consumation » et l’extase ? Détachement, oui, mais faut-il renoncer aux liens de l’amitié et de l’amour ? »
« Notre aujourd’hui est en quête de sens. Mais le sens n’est pas originaire, il ne vient pas de l’extérieur de nos êtres. Il émerge de la participation, de la fraternisation, de l’amour. Le sens de l’amour et le sens de la poésie, c’est le sens de la qualité suprême de la vie. Amour et poésie, quand ils sont conçus comme fins et moyens du vivre, donnent plénitude de sens au « vivre pour vivre ».
Dès lors, nous pouvons assumer, mais avec pleine conscience, le destin anthropologique d’homo sapiens-demens, c’est-à-dire ne jamais cesser de faire dialoguer en nous sagesse et folie, hardiesse et prudence, économie et dépense, tempérance et « consumation », détachement et attachement.
C’est endosser la tension dialogique, qui maintient en permanence la complémentarité et l’antagonisme entre amour-poésie et sagesse-rationalité. »

« L’amour est un risque terrible car ce n’est pas seulement soi que l’on engage. On engage la personne aimée, on engage aussi ceux qui nous aiment sans qu’on les aime, et ceux qui l’aiment sans qu’elle les aime.
Mais comme disait Platon de l’immortalité de l’âme, c’est un beau risque à courir. L’amour est un très beau mythe. Evidemment, il est condamné à l’errance et à l’incertitude : « Est-ce bien moi ? Est-ce bien elle ? Est-ce bien nous ? »
Avons-nous la réponse absolue à cette question ? L’amour peut aller du foudroiement à la dérive. Il possède en lui le sentiment de vérité, mais le sentiment de vérité est à la source de nos erreurs les plus graves. Combien de malheureux, de malheureuses, se sont illusionnés sur la « femme de leur vie », l’ « homme de leur vie » !
Mais rien n’est plus pauvre qu’une vérité sans sentiment de vérité. Nous constatons la vérité que deux et deux font quatre, nous constatons la vérité que cette table est une table, et non pas une chaise, mais nous n’avons pas le sentiment de vérité de cette proposition. Nous en avons seulement l’intellection. Or, il est certain que, sans sentiment de vérité, il n’est pas de vérité vécue. Mais justement, ce qui est la source de la plus grande vérité est en même temps la source de la plus grande erreur.
C’est pourquoi l’amour est peut-être notre plus vraie religion et en même temps notre plus vraie maladie mentale. Nous oscillons entre ces deux pôles aussi réels l’un que l’autre. Mais, dans cette oscillation, ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que notre vérité personnelle est révélée et apportée par l’autre. En même temps, l’amour nous fait découvrir la vérité de l’autre.
L’authenticité de l’amour, ce n’est pas seulement de projeter notre vérité sur l’autre et finalement ne voir l’autre que selon nos yeux, c’est de nous laisser contaminer par la vérité de l’autre. Il ne faut pas être comme ces croyants qui trouvent ce qu’ils cherchent parce qu’ils ont projeté la réponse qu’ils attendaient. Et c’est ça aussi, la tragédie : nous portons en nous un tel besoin d’amour que parfois une rencontre au bon moment – ou peut-être au mauvais moment – déclenche le processus du foudroiement, de la fascination.
A ce moment-là, nous avons projeté sur autrui ce besoin d’amour, nous l’avons fixé, durci, et nous ignorons l’autre qui est devenu notre image, notre totem. Nous l’ignorons en croyant l’adorer. C’est là effectivement, une des tragédies de l’amour : l’incompréhension de soi et de l’autre. Mais la beauté de l’amour, c’est l’interpénétration de la vérité de l’autre en soi, de celle de soi en l’autre, c’est de trouver sa vérité à travers l’altérité. »

« Il faut reconnaitre que, quelque soit sa culture, l’être humain produit deux langages à partir de sa langue : un langage qui est le langage rationnel, empirique, pratique, technique ; l’autre qui est symbolique, mythique, magique. Le premier tend à préciser, dénoter, définir, il s’appuie sur la logique et il essaie d’objectiver ce dont il parle. Le second utilise plutôt la connotation, l’analogie, la métaphore, c’est-à-dire le halo de significations qui entoure chaque mot, chaque énoncé, et essaie de traduire la vérité de la subjectivité. Ces deux langages peuvent être juxtaposés ou mêlés, ils peuvent être séparés, opposés et à ces deux langages correspondent deux états. L’état premier, qu’on peut appeler prosaïque, l’état où nous nous efforçons de percevoir, de raisonner, et qui est l’état qui couvre une grande partie de notre vie quotidienne. Le second état, que l’on peut justement appeler « état second », l’état poétique.
L’état poétique peut être donné par la danse, par le chant, par le culte, par les cérémonies et, évidemment, il peut être donné par le poème. Fernando Pesoa disait qu’en chacun de nous il y a deux êtres. Le premier, le vrai, c’est celui de nos songes, de nos rêves, qui naît de l’enfance, qui se poursuit toute la vie, et le second être, le faux, est celui des apparences, de nos discours, de nos actes, de nos gestes. Je ne dirais pas que l’un est vrai et l’autre est faux, mais, effectivement, à ces deux états correspondent deux êtres en nous. Et à l’état second correspond ce que l’adolescent Rimbaud avait clairement perçu, notamment dans sa fameuse Lettre du voyant ; ce n’est pas un état de vision, c’est un état de voyance. »

« Je verrais l’effort de sagesse dans l’effort d’auto-éthique. L’auto-éthique, c’est d’abord éviter la bassesse, éviter de céder aux pulsions vengeresses et méchantes. Cela suppose beaucoup d’autocritique, d’auto-examen, et l’acceptation de la critique d’autrui. Cela concerne aussi les universitaires et les professeurs de philosophie, qui ne sont pas plus que les autres à l’abri, en dépit des manuels de philosophie. L’auto-éthique est d’abord une éthique de la compréhension. Nous devons comprendre que les êtres humains sont des êtres instables, chez qui il y a la possibilité du meilleur et du pire, certains ayant de meilleures possibilités que d’autres ; nous devons comprendre aussi que les êtres ont de multiples personnalités potentielles, et que tout dépend des évènements, des accidents qui leur arrivent et peuvent libérer certaines d’entre elles.
Dans l’auto-éthique, et notamment sur le plan élémentaire du refus des idées de vengeance et de punition, se situe le centre de la sagesse. C’est dans cette auto-éthique pour soi et pour autrui que sont impliquées ces vertus antiques qui nous reviennent par la voie orientale : savoir se distancier de soi-même, savoir s’objectiver. Je veux parler de ces pratiques qui consistent à se voir comme objet tout en sachant que l’on est sujet, à pouvoir se découvrir, s’examiner, etc.
Il faudrait aussi savoir méditer et réfléchir afin de ne pas subir cette pluie d’informations nous tombant sur la tête, chassée elle-même par la pluie du lendemain et ainsi sans trêve, ce qui ne nous permet pas de méditer sur l’évènement présenté au jour le jour, ne nous permet pas de le contextualiser et de le situer. Réfléchir, c’est essayer, une fois que l’on a pu contextualiser, de comprendre, de voir quel peut être le sens, quelles peuvent être les perspectives. Encore une fois, pour moi, la ligne de force d’une sagesse moderne serait la compréhension.
En ce qui me concerne, j’essaie d’assumer non seulement ma propre dialogique de sapiens-demens, mais aussi la dialogique entre quatre forces qui sont très puissantes en moi, dont aucune n’arrive à dominer les autres et dont j’accepte la coexistence, le dialogue et le conflit. Je veux parler du doute et de la foi, de la rationalité et du mysticisme.
Pour ma part, je n’ai pas cette foi  en un dieu de la révélation, mais foi en quelques principes que l’on appelle aussi « valeurs ».
Mon mysticisme […] je crois que je peux le ressentir, par exemple, devant une fleur, un coucher de soleil, un visage.
Si le mal dont nous souffrons et faisons souffrir est l’incompréhension d’autrui, l’autojustification, le mensonge à soi-même (self deception), alors la voie de l’éthique – et c’est là que j’introduirai la sagesse – est dans l’effort de compréhension et non dans la condamnation, dans l’auto-examen, qui comporte l’autocritique et qui s’efforce de reconnaître le mensonge à soi-même. »

Psychothérapies plurielles